Le jour où des enfants m’ont appris pourquoi la nature est indispensable
Une scène ordinaire… qui m’a bouleversée
Le week-end dernier, j’étais dans le métro parisien.
Autour de moi, chacun semblait absorbé dans son propre univers. Des écouteurs dans les oreilles, des regards perdus derrière un écran, quelques voyageurs lisaient, d’autres somnolaient.
Mon regard s’est arrêté sur une petite fille.
Elle devait avoir deux ou trois ans.
Installée dans sa poussette, elle tenait un téléphone à une dizaine de centimètres de son visage. Son petit index faisait défiler les vidéos avec une rapidité stupéfiante. Une image. Deux images. Trois images. Presque une par seconde.
Parfois, elle revenait quelques instants en arrière lorsqu’un contenu semblait retenir son attention. Puis elle repartait aussitôt dans cette course infinie.
De temps à autre, elle poussait un petit grognement.
Était-ce un rire ?
Un signe d’impatience ?
Une tentative de dire quelque chose ?
Je n’en sais rien.
Derrière la poussette, une femme. Sa mère ? Sa grand-mère ? Sa nounou ? Je l’ignore. Elle semblait ailleurs, elle aussi, absorbée dans ses pensées.
Je ne raconte pas cette scène pour juger.
Nous avons tous connu des journées où un téléphone devient un allié précieux : un trajet interminable, un rendez-vous, une fatigue immense, un enfant qui s’impatiente.
Ce n’est pas cette femme qui m’a interrogée.
C’est cette petite fille.
Je me suis surprise à imaginer tout ce qu’elle ne voyait pas.
Les voyageurs qui montaient et descendaient.
Le musicien au fond du quai.
La lumière qui traversait les vitres à chaque station.
Les conversations.
Les affiches colorées.
Les regards.
Le monde.
Et une question s’est imposée à moi.
Pas une grande question de pédagogue.
Une question toute simple.
À quoi ressemble le monde lorsqu’on a deux ans aujourd’hui ?
À cet âge-là, le cerveau construit ses premiers grands repères.
Il apprend en touchant.
En goûtant.
En tombant.
En recommençant.
En observant une fourmi transporter une brindille dix fois plus grosse qu’elle.
En s’éclaboussant dans une flaque.
En ramassant un caillou que les adultes trouvent parfaitement banal mais qui, pour un enfant, devient un trésor.
Je me suis demandé quel était son niveau de langage.
Je me suis demandé si elle connaissait le nom des oiseaux qui chantent.
Je me suis demandé si elle avait déjà passé une heure entière à regarder des têtards.
Puis je me suis rendu compte que la vraie question était peut-être ailleurs.
Nos enfants ont-ils encore suffisamment d’occasions de s’émerveiller du réel ?
Nos enfants passent-ils encore assez de temps dans la nature ?
Je repense à cette petite fille du métro.
Et je me demande si ce qui m’a troublée, ce n’était pas tant le téléphone que l’absence du reste.
L’absence de vent dans les cheveux.
L’absence de terre sous les ongles.
L’absence d’eau qui éclabousse.
L’absence de temps.
Car c’est peut-être cela, le plus grand luxe de l’enfance.
Avoir du temps.
Du temps pour ne rien faire.
Du temps pour regarder une fourmi pendant dix minutes.
Du temps pour construire une cabane qui ne servira à rien.
Du temps pour recommencer cent fois le même barrage de cailloux.
Du temps pour inventer une histoire dont les adultes ne comprendront jamais vraiment les règles.
À force de vouloir offrir le meilleur à nos enfants, nous remplissons leurs journées.
École.
Sport.
Musique.
Orthophonie.
Centre de loisirs.
Écrans.
Activités.
Déplacements.
Et parfois, sans nous en rendre compte, nous leur retirons ce dont ils ont peut-être le plus besoin :
du temps libre dans un monde vivant.
En 2005, l’écrivain américain Richard Louv a proposé une expression qui a depuis fait le tour du monde : le Nature Deficit Disorder, que l’on traduit souvent par « syndrome de manque de nature »¹.
Ce n’est pas une maladie.
C’est une image.
Une façon de mettre des mots sur une intuition largement partagée par les enseignants, les psychologues, les médecins, les parents…
Les enfants passent de moins en moins de temps dehors.
Et pendant ce temps, les chercheurs accumulent les études montrant que quelques heures passées régulièrement dans un environnement naturel améliorent l’attention, réduisent le stress, favorisent la créativité, le langage, la coopération et même la santé physique².
Ces recherches sont passionnantes.
Mais je crois que je n’aurais jamais vraiment compris leur portée…
…si je n’avais pas vécu une matinée d’été, il y a trois ans, au bord de l’Hermance, une petite rivière du Chablais.
Une rivière presque à sec.
Où quelques enfants m’ont donné une immense leçon d’humanité.
Le jour où des têtards ont changé ma façon d’animer mes stages
Il y a trois ans, j’animais un stage d’astronomie à Veigy-Foncenex.
L’été était brûlant.
Chaque matin, nous parlions du Soleil, des planètes, des étoiles. Puis, lorsque la chaleur devenait écrasante, nous descendions chercher un peu de fraîcheur au bord de l’Hermance.
Cette petite rivière marque la frontière entre la France et la Suisse avant de rejoindre le Léman. D’ordinaire, son eau chante entre les pierres. Cet été-là, elle murmurait à peine.
Par endroits, le lit était complètement sec.
Ailleurs subsistaient quelques flaques, prisonnières des galets chauffés par le soleil.
Je marchais tranquillement derrière les enfants lorsqu’ils se sont arrêtés.
Ils regardaient l’une de ces flaques.
Elle était noire de vie.
Des centaines de têtards s’y agitaient, serrés les uns contre les autres.
Quelques mètres plus loin, une autre vasque, plus profonde, contenait encore suffisamment d’eau pour traverser les semaines à venir.
Je n’ai rien dit.
Je me demandais simplement ce que les enfants voyaient.
Un silence s’est installé.
Puis une voix a murmuré :
— Ils vont mourir si l’eau disparaît…
Une autre a répondu presque aussitôt :
— On pourrait les emmener là-bas.
Et sans que personne ne donne le moindre ordre, une étrange expédition a commencé.
Les plus grands cherchaient les passages les moins glissants.
Les plus jeunes remplissaient délicatement leurs mains d’eau avant d’y déposer quelques têtards.
Tout le monde barbotait dans l’eau noire.
On avançait lentement.
Comme si chacun avait compris qu’il transportait quelque chose de précieux.
Pendant des heures, les enfants ont fait des allers-retours entre les deux flaques.
Ils parlaient doucement.
Ils vérifiaient que les têtards repartaient bien vers le fond.
Je ne me souviens pas avoir entendu une seule dispute.
Pas une compétition.
Pas un chef.
Pas une récompense.
Seulement une évidence.
Ces petites vies comptaient.
Je les regardais.
Et je me souviens très précisément de la pensée qui m’a traversée.
Aucun atelier que j’aurais pu préparer n’aurait eu autant de sens que celui-ci.
Je n’avais rien organisé.
La rivière avait tout organisé à ma place.
Ce jour-là, j’ai compris quelque chose de très simple.
Les enfants n’ont pas toujours besoin que nous inventions des activités.
Ils ont surtout besoin d’un monde suffisamment vivant pour que leurs propres activités naissent toutes seules.
Le dernier jour du stage, nous sommes revenus une dernière fois au bord de l’Hermance.
Cette fois, j’avais prévu un atelier de tissage végétal.
J’avais récolté des feuilles.
Préparé des ficelles.
Imaginé de jolies créations.
Les enfants ont regardé mon matériel… ont tenté quelques minutes de me faire plaisir…
…puis ils sont partis.

Naturellement.
Sans courir.
Sans me demander l’autorisation.
Comme une bande de petits mammifères retrouvant leur territoire.
Très vite, la rivière est devenue un pays.
Il y avait une frontière.
Des villages.
Un royaume.
Une forêt mystérieuse.
Des explorateurs.
Des commerçants.
Les feuilles étaient des billets.
Les brindilles devenaient des trésors.
Les pierres les plus plates servaient de comptoir.
On échangeait.
On négociait.
On riait.
On inventait des règles qui changeaient toutes les cinq minutes… et que tout le monde semblait pourtant comprendre.
Parfois un enfant disparaissait derrière un saule.
Quelques minutes plus tard, il revenait annoncer une découverte extraordinaire.
Un passage secret.
Une île.
Un trésor.
Une nouvelle espèce imaginaire.
Je ne sais plus.
Je me suis assise un peu à l’écart.
Je n’étais plus l’animatrice.
Je n’étais plus l’enseignante.
J’étais devenue témoin.
Pendant près de quatre heures, je les ai observés.
Quatre heures.
Essayez un instant d’imaginer des enfants de huit à onze ans rester quatre heures au même endroit…
…sans écran,
…sans ballon,
…sans structure de jeux,
…sans programme,
…sans qu’un adulte leur dise quoi faire.
Quatre heures.
Et pas une seule fois je n’ai entendu :
« Je m’ennuie. »
Je n’ai pas entendu non plus :
« C’est quand qu’on rentre ? »
Je n’ai vu ni bagarre, ni exclusion, ni compétition.
J’ai vu des enfants qui coopéraient.
Qui riaient.
Qui prenaient soin des plus jeunes.
Qui inventaient.
Qui construisaient.
Qui rêvaient.
J’ai vu des enfants… pleinement enfants.
Je les avais presque oubliés.
Ils m’avaient oubliée aussi.
Et c’était très bien ainsi.
Lorsque j’ai regardé ma montre, j’ai eu un choc.
Quatre heures venaient de passer.
J’ai senti un pincement au cœur.
Il fallait rentrer.
Je me souviens encore de leurs visages.
Personne ne voulait partir.
Pas parce qu’il y avait un toboggan extraordinaire.
Pas parce qu’il y avait une animation spectaculaire.
Simplement parce qu’ils étaient bien.
Profondément bien.
Sur le chemin du retour, je n’arrêtais pas de me répéter cette phrase :
Qu’est-ce que je viens de voir ?
Je crois aujourd’hui connaître la réponse.
Je venais d’assister à quelque chose que les psychologues appellent le jeu libre.
Mais, à cet instant-là, je n’avais pas besoin de connaître ce terme.
Je savais seulement que je venais de vivre l’une des plus belles matinées de ma vie d’enseignante.
Et que, désormais, je n’organiserais plus jamais mes stages tout à fait de la même manière.
Notre rôle est-il vraiment d’occuper les enfants ?
Depuis cette matinée au bord de l’Hermance, je prépare toujours mes stages avec le même soin.
Je choisis des livres.
Des cartes.
Des loupes.
Du matériel scientifique, du matériel créatif.
J’imagine des expériences, des défis, des grands jeux.
Je réfléchis à des questions qui éveilleront leur curiosité.
Je construis un cadre.
Mais je fais désormais quelque chose de très différent.
Je laisse volontairement la possibilité d’avoir des espaces libres au coeur ou autour de ces activités.
Ou des moments où rien n’est prévu.
Du moins… rien pour les adultes.
Car je sais aujourd’hui que c’est souvent là que commence l’essentiel.
Pendant longtemps, j’ai cru qu’un bon animateur était celui qui avait toujours une activité d’avance.
Aujourd’hui, je crois presque le contraire.
Un bon éducateur est peut-être celui qui sait reconnaître le moment où il faut arrêter de proposer.
Le moment où il faut se taire.
Observer.
Faire confiance.
Je ne parle pas de laisser les enfants livrés à eux-mêmes.
Bien au contraire.
Ils ont besoin d’un adulte présent.
Attentif.
Disponible.
Capable de rassurer.
D’encourager.
De protéger.
Mais ils n’ont pas besoin que cet adulte occupe chaque minute de leur journée.
Je crois que notre rôle est ailleurs.
Notre rôle est de préparer un environnement suffisamment riche, suffisamment beau et suffisamment sûr pour que les enfants puissent y déployer leurs propres aventures.
Puis d’avoir la sagesse…
de ne pas les interrompre lorsqu’elles commencent.
Cette phrase, je ne l’ai trouvée dans aucun livre.
Ce sont les enfants qui me l’ont enseignée.
Et depuis, elle guide chacune de mes journées.
Lettre aux parents
Chers parents,
Je ne vous écris pas pour vous demander de supprimer les écrans.
Je ne vous écris pas pour vous culpabiliser.
Je suis enseignante depuis quatorze ans.
Je rencontre des dizaines de familles chaque année.
Je sais combien votre quotidien est dense.
Je sais les emplois du temps qui débordent.
Les devoirs.
Les activités.
Les rendez-vous.
Les trajets.
La fatigue.
Je sais aussi que nous faisons tous de notre mieux.
Alors je voudrais simplement vous faire une proposition.
Cet été…
offrez à vos enfants quelques heures pendant lesquelles il ne se passera… rien.
Enfin, rien de ce que les adultes appellent « quelque chose ».
Allez au bord d’une rivière.
Dans une forêt.
Dans un champ.
Au bord du Léman.
Asseyez-vous.
Et attendez.
Vous verrez peut-être votre enfant ramasser un caillou.
Puis un deuxième.
Puis inventer une histoire.
Construire un barrage.
Parler à une fourmi.
Suivre une libellule.
Créer un royaume avec trois branches et deux feuilles.
Vous aurez peut-être l’impression qu’il ne se passe rien.
Et pourtant…
Il se passera l’essentiel.
Votre enfant sera en train de grandir.
Je repense souvent à cette petite fille du métro.
Je ne connais pas son prénom.
Je ne connais pas son histoire.
Je ne sais rien d’elle.
Mais j’aime imaginer qu’un jour, elle aussi, passera une matinée au bord d’une rivière.
Qu’elle oubliera le temps.
Qu’elle rentrera les chaussures mouillées.
Les poches pleines de cailloux.
Les genoux un peu sales.
Le regard brillant.
Et qu’elle dira simplement :
« On peut y retourner demain ? »
Parce qu’au fond…
je crois que les enfants savent déjà ce dont ils ont besoin.
Ils nous attendent simplement pour les y accompagner.
Depuis cinq ans, j’organise des stages Nature avec Ça se Cultive.
Pendant longtemps, je pensais que j’y emmenais les enfants pour leur faire découvrir les plantes, les étoiles, les oiseaux ou les petites bêtes.
Aujourd’hui, je crois que ce sont eux qui m’ont appris l’essentiel.
Ils m’ont appris qu’un bâton peut valoir tous les jouets du monde.
Qu’un têtard peut devenir un professeur.
Qu’une rivière peut être une salle de classe.
Et que les plus belles journées sont souvent celles que nous n’avions pas prévues.
Alors, si vous croisez un jour une bande d’enfants pieds dans l’eau, absorbés dans un jeu dont eux seuls connaissent les règles…
Ne les pressez pas.
Ne cherchez pas à leur proposer une activité plus intéressante.
Ils sont peut-être en train de faire exactement ce que l’enfance sait faire de mieux.
Grandir.
Je ne sais pas quels souvenirs gardera cette petite fille du métro gardera de son enfance.
En revanche, je sais une chose.
Les enfants n’oublient jamais les endroits où ils ont été vraiment libres.
🌿 À propos de l’auteure 🌿
Géraldine Muzart est enseignante depuis quinze ans et fondatrice de Ça se Cultive, une association qui propose depuis cinq ans des stages et des activités mêlant nature, culture, sciences et patrimoine. Passionnée de pédagogie et profondément convaincue que les plus beaux apprentissages naissent souvent de l’émerveillement, elle accompagne les enfants dans leurs découvertes tout en restant attentive à ce qu’ils lui apprennent en retour. À travers ces Carnets de terrain, elle partage des histoires vécues qui interrogent notre manière d’éduquer, d’apprendre… et de grandir.